Novembre 2009, Auschwitz.

Je marche à quelques pas du groupe d’élus que j’accompagne depuis Colombes, en région parisienne.

Je suis ici en ma qualité de photographe de la ville, pour relater ce voyage dans le journal municipal.

Mais je suis aussi en Pologne pour une raison plus personnelle ; mon grand-père est né non loin d’ici, à Cracovie, où je ne suis jamais venu. Émotionnellement, je suis dans une disposition qui me rend sans doute encore plus réceptif à l’incroyable puissance évocatrice des murs et barbelés qui subsistent toujours, de ce qui fût le plus grand camp de concentration conçu par les nazis.

Si bien que j’ai ressenti très vite le besoin de demeurer quelques pas en arrière, à distance du groupe qui boit les paroles du guide qui les conduit d’une salle à l’autre, d’une baraque à une autre.

J’assure machinalement mon travail de photographe officiel, mais je fais aussi « mes » images, celles qui traduisent la complexité des émotions qui me sidèrent.

Poser un pied sur la rampe de débarquement, où furent triés ceux qui devaient mourir tout de suite, dans les chambres à gaz, et ceux qui devaient travailler jusqu’à l’issue fatale, est une expérience d’une violence indescriptible.

J’ai mon Canon Eos 5D Mark II, un 24/70 f/2,8, ce matériel fourni par la mairie et qui assure mon statut, et la qualité des images que je fournis.

Je l’emploi pour figer des perspectives vertigineuses, en ce lieu où tant de gens n’en avaient aucune.

Mais j’ai aussi pour l’occasion un antique Nikon D200 et un objectif-jouet, un Lensbaby, qui reproduit sous la forme d’un splendide tuyau d’aspirateur et d’une unique lentille, les mouvements complexes et élégants d’une chambre photographique, avec cependant une part non-négligeable d’aléatoire…

Ce vieux capteur granuleux muni de son cul de bouteille articulé vont s’avérer être des instruments adaptés pour traduire cette extraordinaire sensation que j’ai un pied dans le présent, et un autre dans le passé ; que nous errons en ce lieu peuplé d’ombres sans pouvoir en saisir la monstrueuse absurdité.

Notre présence y est tout à fois incongrue, et nécessaire.